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| A Seltz |
L'horizon semble ne plus vouloir s'arrêter, la plaine se confond avec le ciel. Un bouquet d'arbres vient me rappeler que je n'ai pas la tête en bas. La neige m'anesthésite, rend mon pas hésitant, mon cerveau lent.
Les fondus de la pelle s'en donnent à coeur joie, ils raclent de bon matin, vers 6 heures, avant de partir au travail. Ils font des beaux tas de neige et dessinent sur les trottoirs parce que c'est obligatoire de beaux chemins que les piétons n'empruntent pas parce que ce n'est pas obligatoire. Ainsi vont les hommes. Édicter des lois pour mieux les éviter ensuite.
"Nous vous rappelons également que pendant la saison hivernale, le déneigement et le sablage des abords des habitations (trottoirs) incombent aux riverains." énonce gravement le bulletin municipal. Ce brave Mr Bulletin ne met pas souvent le nez dehors. Il constaterait que les trottoirs servent peu ou rarement. Une fois par semaine pour y déposer les poubelles. Canaliser l'eau de pluie quand il pleut. C'est trop dangereux d'y marcher, les enfants roulent dessus à bicyclette pour se rendre à l'école tandis que la petite marmaille est déposée en automobile.
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| Près de Wintzenbach |
Ça m'inquiète un peu cette abondance de véhicules 4x4 tout-terrain aux abords des écoles. Avant de tomber enceinte, penser à passer le permis poids lourd. Et le permis de chasse au gros gibier. Qu'on ne manquera pas de rencontrer dans les vastes savanes alsaciennes enneigées. Se méfier du gnou retord qui attend la frêle mère de famille, tapi dans sa houblonnière, prêt à la piétiner si jamais elle s'avisait de marcher sur un trottoir!
En général, j'aime beaucoup ces idiot(e)s qui roulent dans ces forteresses modernes. Qui dépensent 10 litres de carburant tous les 100 km pour mener leur progéniture à l'école, au cheval, au catéchisme et à la danse en nous expliquant doctement indignés que la planète est en danger. Qu'ils vont ici plutôt que là faire leurs courses parce que là c'est vraiment trop cher. Lecteurs de DVD à l'arrière pour que les petits ne s'ennuient pas pendant les trajets entre l'école, le cheval, le catéchisme, la danse et la musique. Le GPS pour ne pas se perdre entre l'école, le cheval, le catéchisme, la danse, la musique et la médiathèque.
Je n'aimerais pas être môme aujourd'hui.
Mes parents me laissaient vivre, jouer, apprendre. Ils ne m'obligeaient pas à regarder la télé pendant qu'ils préparaient le repas. Ils avaient tout un stock de chansons et de rengaines idiotes pour la route des vacances et tant pis si on s'ennuyait! J'allais à pied à l'école et au collège. Sur le chemin, je rencontrais des copains de classe avec lesquels on comptait les corneilles dans les peupliers. On allait caresser la jument dans sa pâture face au collège. J'avais un cahier de texte mais pas d'agenda électronique pour ne pas oublier l'école, le cheval, le catéchisme, la danse, la musique, la médiathèque et le foot. J'avais le droit de rêver, de me tromper, d'apprendre. J'avais le droit de ne pas penser à mon avenir. J'avais le devoir de jouer avec des copains de chair et d'os. Mes parents m'apprenaient à me méfier des bulletins municipaux qui claironnent : "Nous vous rappelons également que pendant la saison hivernale, le déneigement et le sablage des abords des habitations (trottoirs) incombent aux riverains."
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| Près de Schaffhouse |
Je suis un vieux schnock qui n'aimerait pas être môme de nos jours. Mais ce n'est guère plus facile d'être adulte aujourd'hui. Il y a toujours un zèbre à la mode pour vous ordonner comment penser, dépenser. C'est une telle contrainte que beaucoup d'adultes disent "Quand je serai à la retraite, patati patata..." pour s'excuser de ne pas rêver aujourd'hui. Lorsqu'ils seront à la retraite, ils seront malades. Comme tous les vieux. Ils téléphoneront au maire de la commune pour pester contre ces riverains qui ne déneigent pas leurs trottoirs. Ah comme ce serait beau un trottoir déneigé accueillant la charentaise foulée du retraité!
Comme mon grand-père préférait son jardin à la délation et à la télévision, je n'ai eu qu'une obligation entre deux rêveries et en rentrant de l'école : lui porter un grand verre de limonade fraiche! M'apercevant arriver vers lui, il s'arrêtait, prenant appui sur sa bêche ou sa binette, ôtait sa casquette, épongeait sa sueur avec son grand mouchoir à carreaux avant de m'embrasser. Quand le soleil tapait fort, il s'asseyait sur le banc en bois sans rien dire. Je l'ai souvent observé à la dérobée, je crois bien que cela ne le passionnait pas plus que nécessaire les rangs d'oignons, d'ails, de choux, de poireaux, de pommes de terre, de petits pois, les salsifis, les tomates, les ramées de haricots et tout le bazar. Je l'entendais marmonner, se parlant, parlant au massif de lilas blancs et mauves qui trônaient au centre du jardin.
Lorsque mon grand-père est parti, mon père a arraché les lilas. Sur le coup, je n'ai pas compris. Regarder les lilas sans apercevoir son père auprès d'eux lui gâchait sa journée. Depuis j'ai compris. Ce n'est pas le genre de choses qu'on découvre dans les pages du bulletin municipal. Je ne suis pas certain qu'on l'apprenne à l'école, au catéchisme, au volant d'une console de jeu pan-pan-pif-paf, d'un puissant véhicule tout-terrain ou d'une pelle à neige...
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| A Seltz |