samedi 26 février 2011

No man's land

Au bout de mon village, il y a un cimetière militaire.
Sur la route qui mène au village voisin.
Un cimetière militaire.
Sur la route qui mène à la ville.
Un cimetière militaire.

Cimetières. D'Ouest en Est. Du Nord au Sud. Cimetières.

Allemands aux croix noires. Français aux croix blanches. Anglais. Canadiens. Australiens. Américains.

De cimetière en cimetière, la carte du front se dessine. Nord. Picardie. Marne. Meuse.

J'ai grandi avec ces paysages. Monuments aux morts. Mausolées.

La pierre Clouise où nous ramassions enfants des carrés de poudre à fusil. L'observatoire du général Mangin dont il ne reste rien. Le wagon de l'Armistice et ses terribles photos du Front. L’affût de la Grosse Bertha, une fosse bétonnée en pleine foret où il n'y a plus de canon.

Le chemin des Dames. Le fort de La Malmaison. La caverne du Dragon. Les ruines de l'abbaye de Vauclair. Les ruines de Craonne. Le plateau de Californie.

Les creutes autour du village où s'abritaient les soldats. Les trous d'obus. Les munitions empilées au bord des champs. Le monument des fusillés de Vingré.

Le monument des fantômes de la Butte-Chalmont. Le fort de La Pompelle près de Reims. Le fort de Condé.

No man's land - Image de synthèse réalisée avec Vue Esprit

Je me suis parfois demandé pourquoi je rêvais si souvent de cette grande guerre...
Je rêvais de morts enterrés, empilés, vêtus de leur vareuse, sales, hirsutes, barbus, poilus, pas décomposés. Dans mes cauchemars, j'étais fossoyeur.

Enfant et plus tard encore, j'avais l'impression d’être cerné, enfermé au milieu de ces lieux de bataille, de tragédie, de mort. Je me demandais si c'était une punition de vivre ainsi, ce que cela signifiait.
Ma grand-mère évoquait souvent son père Ernest, blessé plusieurs fois, combattant de Verdun. Un petit homme discret qui s'agenouillait en pleurant devant sa Croix de Guerre lorsqu'il avait trop bu. Un père était parti à la guerre, un homme étranger à lui-même, à sa femme et ses filles en était revenu. En racontant cette anecdote, ma grand-mère tentait de sourire tandis que mon grand-père la priait de se taire.
Mon grand-père ne parlait pas de son frère Germain mort en 1915 aux premières heures de la  guerre en Somme. Sa manière d'en parler fut de prénommer Germaine sa fille aînée, Germain l'un de ses fils, mon père. C'était un hommage simple et sincère.
Je ne sais à quel moment mon père a souffert de porter ce prénom.

Mon grand-oncle était aimé. Cadet de trois garçons, Léon, Germain, Fernand. Fils d'Alexis, ancien du Grand séminaire, contre-maitre de la fabrique d'allumettes de Saintines, et d'Eugénie, femme au foyer.
Il était le grand frère de mon grand-père, de 12 ans son aîné.
Le blagueur qui envoyait des cartes postales à ses parents depuis Fleury-Mérogis où il travaillait comme peintre en bâtiment, espérant que le facteur – qui lisait le courrier – colporte dans le village la fausse nouvelle de son incarcération, de sa tentative d'évasion.
Le jeune homme tombé à 23 ans à Hébuterne dans la Somme. Porté disparu. Recherché par sa mère, suppliant un ambassadeur, une excellence, de vérifier s'il ne figurait pas parmi les prisonniers de guerre. Mort pour la France enfin dix ans plus tard. Enterré dans une fosse commune. On a retrouvé son Livret Militaire mais pas tous ses os.
J'ai toujours senti chez mon père une sorte de fierté de porter son prénom, mêlée à de la crainte. Crainte de ne pas être à la hauteur de la légende familiale, crainte de ne pas être reconnu pour ses propres qualités.

Mon père a attendu longtemps avant d'oser exprimer ce qui lui pesait. Il attendu longtemps après la disparition de ses grands-parents, de ses parents, de sa sœur Germaine, pour se rendre à Hébuterne, prier sous la pluie fine et froide, en repartir apaisé, assuré que je l'avais enfin compris.
Ce jour là, j'ai eu le sentiment que nous avions mis un terme à un conflit qui obsédait mon père depuis 70 ans, enterrant mon grand-oncle, pardonnant mon grand-père, acceptant enfin son prénom...

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Hébuterne

18 commentaires:

  1. PHIL je ne vois que ta photo bien sombre je ne peux voir le texte pour le moment mais je suis sur le portable, les enfants sont sur le fixe. Donc je vais revenir pour enfin te lire
    BISOU

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  2. Filou elle est sympa ta photo c'est ton image que tu as fait

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  3. Oui, d'ailleurs c'est moi qui possède le casque de poilu de l'oncle Léon :)

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  4. Phil je viens de lire ton texte avec beaucoup d'émotions.
    je n'ai pas connu ces années mais j'écoutais mon grand -père qui en parlait. Beaucoup de tristesse oui.
    TU sais ce n'est pas si simple de parler et de dire ce que l'on a sur le ♥ de se confier surtout dans ces moments de guerre.
    Elle est belle cette image mais pour moi assez triste car j'aime aussi les couleurs.
    merci Phil et bonne soirée

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  5. Texte terrible ... tous ces noms si chargés, même pour moi !

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  6. OUI je le pense aussi. Je file je regarde le rugby.

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  7. Il y a des histoires familiales lourdes à porter!
    Celle-ci n'est certes pas une des moindres.
    J'espère qu'elle ne t'affecte plus trop.
    Il faut toujours regarder devant soi, suivre son cœur et ne pas porter les peines et les chagrins des autres, aussi proches soient-ils. Cela n'empêche en aucun cas d'avoir de l'empathie.
    Pas simple la vie!
    Bien amicalement!

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  8. @Noushka : Quand tu es enfant, tu ne comprends pas.
    Les adultes racontent parfois mais n'expliquent jamais.
    Je me suis souvent demandé pourquoi nous étions restés là, pourquoi la famille n'avait pas déménagé. J'en ai conclu que notre attachement à la terre où nous étions nés était un profond attachement à nos morts. Ce lien était aussi charnel, un grand nombre d'enfants - à l'image de mon père - a porté le prénom d'un père, d'un frère ou d'un oncle défunt.
    Cela ne les a pas empêchés de vivre mais ça les empêchés de respirer.
    Bien entendu, il n'y a pas que ça à voir dans la région mais dans l'environnement proche - mon village est tout près de la ligne de front - tout rappelle cette guerre. Ses stigmates sont visibles en tous lieux.

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  9. il y a des traces , des souvenirs qui marquent bien au dela des générations qui ont vecu ces instants durs et terribles
    tu exprimes très bien ton ressenti

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  10. Je suis née et j'ai vécu "sur la fronyière" avec l'Allemagne.Mon histoire est différente mais ressemble par certains traits à la tienne. Nous parlions allemand ce qui nous rendaient suspects aux yeux des "Français " de l'intérieur.
    La guerre étéit présente par les souvenirs de tous les adultes et c'était le principal sujet de conversation très souvent.
    J'ai eu la chance de m'en éloigner par les études et en refusant d'étudier ce thème!La signature du traité de Rome en 1957 a conforté notre position d'être amis avec nos voisins.Enfin!
    Les enfants portent souvent une lourde charge et maintenant heureusement on "parle" davantage de ces problèmes. Les "taiseux " qu'étaient nos parents n'étalaient pas leurs peines!
    Bon dimnche
    Ps le mot de vérification =Prusse!!!!

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  11. Ton texte raisonne, d'abord à cause de ces lieux qui jalonnent toutes les routes par lesquelles nous allions voir l'un ou l'autre de mes grands-parents. Ces cimetières à l'infini, ces lieux encore bosselés d'anciens tirs, les tréfonds du fort de la Pompelle... Tout ça m'a beaucoup marquée. J'ai grandi à Reims, et là encore, tous les "vieux rémois" évoquaient la ville d'avant les bombardements, et je rêve encore aujourd'hui à ces ruelles médiévales que je n'ai jamais vues. Même si ma propre histoire est plus marquée par la seconde guerre que par cette "grande guerre", les silences que tu évoques me parlent. Et je retiens particulièrement ta phrase "Les adultes racontent parfois mais n'expliquent jamais."

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  12. bonjour que fais tu filou ? je m'amuse un peu sur l'ordi bisou

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  13. Ben oui encore et encore je pense que c'est trop top d'en manger mais pas trop pour les faire. Surtout que je viens de perdre mon outil pour retourner la crepe alors j'ai du prendre un
    GROS couteaux que oui
    BISE

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  14. Bonsoir Philippe,
    Ton texte est très émouvant et touchant. Je comprends très bien l'explication que tu donnes ci-dessus dans une réponse à un commentaire: "ça les a empêchés de respirer"... Oui, les adultes devraient mieux expliquer aux enfants, car les enfants sont capables de tout comprendre, et le fait d'avoir une explication, apaisent leurs angoisses.
    Merci de ce partage, Philippe.
    Bonne fin de soirée à toi, et douce nuit.

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