lundi 30 janvier 2012

Pfaffenhoffen - Phalsbourg

Dimanche matin. Le ciel est bas, gris, un temps de neige.
A la radio, la petite voix égrène les noms des villes où il a neigé pendant la nuit. Les routes sont dégagées, j'irai voir la neige sur les hauteurs de Saverne.

Clair de Lune

J'emprunte l'autoroute vers Saverne et, au péage de Brumath, je bifurque vers Pfaffenhoffen. En chemin, dans les villages, je repère des maisons peintes qu'il me faudra photographier quand le soleil sera là. En ville, je roule doucement et je remarque d'autres peintures.
A la sortie de Pfaffenhoffen, une silhouette fait du stop.
C'est une femme blonde et mince.
Elle parle. Elle est yougoslave et parle de son fils de 15 ans. Elle a un fort accent et s'exprime bien et vite. Elle se rend à Bouxwiller, elle vient de demander  un peu d'aide à des parents installés à Haguenau. Elle les a quittés comme elle est venue, sans un sou un poche.
Je lui pose quelques questions, la confiance s'installe, elle parle encore mais moins vite, elle se livre comme si on se connaissait. Sa mère Kosovar est décédée en 2001, son père Croate en 2005, elle a rejoint en 2006 l'Europe des riches (Italie, Allemagne, France) mais a gardé son accent croate et son fils apprenti cuisinier.
Arrivés à Bouxwiller, elle me dit qu'elle habite Phalsbourg où je décide de la ramener. Je lui propose un peu d'aide pour patienter jusqu'au 8 février, jour où elle percevra une petite allocation. J'apprends beaucoup de choses pendant le trajet. Une vie d'épreuves résumée en quelques phrases. De l'école de confection aux petits boulots en restauration, mal payés, payés au noir, les ménages.
A Phalsbourg, je me dirige vers la grand-place. Près de l'église, je retire un peu d'argent au distributeur pour qu'elle puisse manger un peu. Demain sans doute car tout est fermé. Elle aimerait boire un café pour se réchauffer mais aucun bar n'est ouvert.
Elle m'attend dans la voiture. Je lui donne 40 euros. Elle me remercie et je propose de la rapprocher de son domicile. Un long silence. Elle parle à ses genoux. Elle est blonde et mince, son parfum discret a rempli l'habitacle. Quelle age a-t-elle? 40 ans? 45 ans? Comme elle parle à ses genoux, je remarque le bleu discret de ses paupières, ses genoux serrés et ses mains posées à plat sur ses cuisses. Elle dit ce que je n'ai pas envie d'entendre, que pour 100 euros elle veut bien faire l'amour, pour manger, pour que son fils mange aussi pendant les 10 prochains jours.
Elle n'ose un regard qu'au moment où je dis non, je n'achète pas son corps, elle n'a pas à faire ça.
J'aurais pu retourner au distributeur et compléter jusqu'aux 100 euros. Cela aurait signifié "J'achète!" et je n'aurais pas été fier de moi. Bien entendu, je n'aurais pas "consommé" mais cela lui aurait laissé croire qu'il n'y avait pas de problème à s'engager dans cette impasse.
Je l'ai laissée un peu plus loin, j'étais sonné, certainement pas autant qu'elle.
Vendre son corps pour bouffer.
J'aimerais écrire qu'elle n'aura jamais à redire cette phrase mais je me doute qu'il y aura tôt ou tard un idiot qui achètera son corps.
J'ai vu la neige au col de Saverne, je ne me suis pas arrêté, j'étais en colère contre moi, contre ce monde de mecs. Si j'avais été une femme, m'aurait-elle proposé son corps?
J'ai vu la neige au col de Saverne, je n'ai pas vu la couleur de ses yeux...

14 commentaires:

  1. C'est une histoire bouleversante... Dans quel monde vivons-nous ! Trop de misère. Trop de vies brisées.
    Mais heureusement il reste des hommes qui savent se comporter avec élégance et respect. Et qui donnent l'espoir à toutes les femmes que ce monde de "mecs" finira par disparaitre un jour...
    Merci de ce témoignage !

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  2. Ca serre terriblement le cœur de lire tes mots.
    Le monde a vraiment côté noir qui plombe.
    Tu as agi comme il le fallait, mais hélas, rien n'est arrangé pour elle ni pour tant d'autres.
    Si Les Morgan, les Edison et autres n'avaient pas "cassé" les merveilleuses inventions de Nikola Tesla pour le fric, l'énergie serait libre pour tout le monde et la misère et les guerres n'existeraient pas.
    Le monde serait bien différent...
    Hélas une minorité accrochée au pouvoir et à l'argent en a décidé autrement et ce sont les populations qui trinquent.
    "Look on the bright side of life", ne te laisse pas trop atteindre, la vie peut être aussi très belle en regardant un petit fantôme ailé ou une petite fleur qui donne un rayon d'espoir du fond du cœur à celui ou celle qui sait regarder.
    Bises et bonne journée quand même, Darth

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  3. Comme c'est triste... je ressens cette douleur... cette colère aussi...
    Tant de misére humaine est tout simplement intolérable.
    Merci de ton récit.
    ***Laure***
    http://suivre-mon-etoile.blogspot.com/

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  4. Cru, dur, et bouleversant! J'ai lu d'une traite, sans respirer. Maintenant, je sens la colère! Des combats, des idées, ont été perdus en route. Reste ce monde de mecs, qui méprise les femmes et les jeunes. Mais tout n'est pas noir, puisqu'il y a des mecs comme toi, qui refusent de participer à ce monde-là.

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  5. Et bien de la tristesse encore
    et pour les mecks et bien je passe mon tour...........
    Mais tu es là tu remontes la sauce il le faut bien.
    TU as fait ce que tu avais à faire je pense que tu es un HUMAIN...
    A plus tard PHIL

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  6. Phil

    Cette femme a eu un moment de joie et de respect en te rencontrant, c'est qu'il faut d'abord retenir. Ta colère je la partage !!! Dans quel monde vivons-nous !!!
    Bisous Phil

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  7. La vie des gens qui sont obligés de quitter leur terre et leur milieu pour chercher un ailleurs meilleur est encore plus difficile en ce siècle soit disant moderne qu'aux époques du passé où les valeurs humaines avaient davantage cours. Moins riches , les gens étaient sans doute plus partageurs.

    Ton attitude aura redonné un peu de confiance en l'humain à cette jeune femme , même si ses difficultés persistent.

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  8. Je n'étais pas partie pour une histoire aussi horrible ! Je ne sais pas quoi ajouter ...

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  9. Merci pour vos visites et vos mots.
    La vie de cette femme n'est pas rose, je voulais vous faire part d'un moment pénible parmi d'autres, hélas. Ça dépasse le coté "Nature" de ce blog mais je ne peux pas toujours rester le nez au raz des pâquerettes. Merci.

    Philippe

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  10. Cette femme a bien eu de la chance de tomber sur toi ; mais demain ?????????
    Bises et bonne soirée Philippe !

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  11. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  12. je voulais quand même rajouter : heureusement il y a énormément d'hommes biens...bien plus qu'on ne le croit !

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  13. Voilà un comportement admirable et c'est quand même très réconfortant de penser qu'il y a encore des hommes comme toi, c'est-à dire avec de vraies valeurs de respect et d'humanité. Rassure toi, il en existe d'autres comme toi de par le monde....tout n'est pas perdu !!!

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  14. Nous connaissons rarement l'impact de nos gestes. Ce qui est sûr c'est qu'elle se souviendra probablement toujours de l'homme qui lui a témoigné solidarité et respect !
    C'était un jour important, mec !

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