dimanche 24 mars 2013

Michel est parti


Michel est parti. Il avait 71 ans.
Il est l’un des jeunes frères de mon père. Il vivait près de Manosque depuis une quarantaine d’années. Professeur, amateur de jazz, poète, peintre, céramiste. Le fils rebelle qui a refusé la guerre d’Algérie, le fils prodigue devenu artiste.
C’est assez curieux d’évoquer la mémoire d’un homme qu’on n’a pas connu. Un homme de la famille qui était le grand absent, celui dont on ne parlait pas mais auxquels mes grands-parents vouaient une admiration sans limite.
Au grenier, sa chambre de jeune homme, lumineuse, qu’il avait peinte avec des motifs et des fresques qui rappelaient les pochettes des disques de jazz des années 40-50, est restée intacte, inviolée jusqu’à la disparition de ma grand-mère.
Un peu partout, ses céramiques. Quelques peintures ornaient les murs d’une maison sans décoration. Ses recueils de poésie étaient précieusement conservés. Malgré les apparences, il y avait une forme de pudeur, de silence.


Un clair matin
Au saut du lit
Sur le chemin
Devant la vigne

Un soleil gai
Dans le ciel bleu
Sur la campagne
Devant la vigne

Un olivier tout frémissant
Sous le mistral
Sur la colline
Devant la vigne

Un coeur tout frais
Des yeux rieurs
L'esprit léger
Devant la vigne.

Michel Bullot - Provence - poème extrait du recueil Cherche, cherche le soleil (Les Cahiers de l'Arbre, 1973)


Michel est parti. Cancer du pancréas. Quand on est diabétique comme je le suis, on ne peut s’empêcher de penser à soi, de voir ce qui m’attend au bout du chemin. Il est parti quelques semaines après avoir été diagnostiqué. J’espère qu’il n’a pas souffert, j’espère que je ne souffrirai pas…
Il était mon parrain. Cela ne voulait pas dire grand-chose pour lui et ça a fini par ne plus rien signifier pour moi.  Tout môme, j’ai bu le contenu du verre où il entreposait ses pinceaux. Essence de térébenthine, hôpital, lavage d’estomac, je ne me souviens plus des moments qui ont précédé l’événement, j’ai perdu tout espoir de me rappeler sous hypnose les vies d’avant. Quand j’étais scribe à la cour du pharaon Thoutmosis III, quand je gardais des chèvres dans les contreforts du Kazakhstan, quand je jetais des pierres aux Arcturiens venus piller nos réserves de schmoun…
J’ai peu de souvenirs de nos rencontres. Il était bienveillant, distant, là sans y être. Il faut avouer que les circonstances ne s’y prêtaient guère, personne n’avait envie de rigoler quand on a enterré Grand-père et l’ambiance n’était pas plus joyeuse quand Grand-mère est partie.

Michel est parti. Mon père me l’a annoncé au téléphone. Je me suis demandé ce que cela lui faisait de voir sa fratrie s’éteindre, Jacques, Germaine, Michel… Il ne m’a jamais beaucoup parlé de lui. Ils ne se parlaient plus sans jamais s’être fâchés, c’est assez banal.
Comme il n’évoque jamais ses autres frères et sœurs, je suppose qu’il n’a jamais cessé de l’aimer. A sa manière, à la manière de Grand-Père qui n’exprimait pas ses sentiments mais montrait tous les jours son attachement, sans mots, par un regard.

Michel est parti. Il avait 71 ans. Il portait le prénom de l’oncle adoré de Grand-mère.
Michel était mon oncle et je ne sais rien de lui.

40 commentaires:

  1. Avec toi, sois fort et puise ta force dans leur exemple, dans les mots et les oeuvres qu'il a laissées, visibles et invisibles.
    Il ne suffit pas de citer quelqu'un ou de parler de lui, le coeur porte ses propres mots et ses maux secrets, garde bien précieusement au fond du tien tout ce que tes proches ont signifié et signifieront toujours pour toi.
    Mes pensées sincères t'accompagnent dans ta peine et dans tes craintes, n'oublie pas de rester fort, la vie est là, elle reste belle comme tu sais la piéger au creux de tes yeux.

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  2. Chaque famille a ses non-dits : pudeur?
    Sincères condoléances

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  3. PHIL et bien je suis très triste pour ta famille et pour toi aussi
    Mais il restera dans ton coeur

    Je pense fort à toi

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  4. Cher Philippe!
    C' est très triste!
    Je pense à toi!
    Bisou

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  5. Tu lui as en tout cas fait une belle dédicace! Toutes mes condoléances.

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  6. Ah oui, en te lisant je me dis qu'il y a finalement beaucoup de personnes qui partent, des personnes de la même famille, peut être éloignées, trop éloignées, elles partent sans qu'on ait entendu parler d'elles. Il y en a..... C'est dommage, mais si nos parents ne nous parlent d'elles, comment les connaitre....dommage.
    Mes sincères condoléances Philippe
    Bonne soirée

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    1. Si je devais dessiner un arbre généalogique, il serait malheureusement peuplé de méconnus. Bonne soirée Nathalie :)

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  7. Oui, un bien bel hommage que tu lui rends, Philippe, même si tu ne le connaissais pas vraiment.
    Pensées affectueuses.

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  8. Je suis désolée de lire ton billet, et en même temps, j'ai aimé ton texte: un très bel hommage. J'y retrouve des échos (ou plutôt des silences) personnels.
    On pense bien à toi. Bises

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  9. alors on a un point commun d'avoir un oncle (frère de mon père ) qui s'appelait Michel et qui est décédé il n' y a pas très longtemps et que je n'avais vu qu'une fois dans ma vie il y a 35 ans chez ma grand mère juste une après midi , je ne savais pas grand chose de lui mon père qui ne parle pas beaucoup de son enfance ça n'arrange les chose , je sais juste qu"ils étaient jumeaux (des faux) et qu'il était le chouchou de ma grand mère !
    c'est sympa de lui rendre un hommage , je pense fort à toi , je t'embrasse .

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    1. Ça parait étrange de mieux connaitre les lecteurs et les lectrices de son blog que les membres de sa famille. Merci Hutte des bois :)

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  10. Moi, la maladie, la mort tout ça, je suis CONTRE!

    (Comment ça c'est pas possible...)

    De belles pensées, Phil

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  11. Bon soir Philippe,
    Un très très bel hommage et une magnifique photo qui l'accompagne.
    Beaucoup de tendresse dans tes mots malgré la distance que la vie à posé entre les personnes d'une même famille.
    Je crois que comme beaucoup dans une famille nous sommes loin de tous se connaître.
    Pour ce qui est de tes pensées, ne te fabrique rien en hypothèses, l'histoire ne s'écrit pas forcément de la même manière pour tous, et je crois à la puissance de la pensée positive ;-)
    En tous cas, et quelque soit le sujet, tu as du talent dans l'écriture.
    Bon voyage à Michel où qu'il aille...
    Bonne fin de journée à toi

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    1. Merci Pascale, j'aurais aimé le connaitre :)

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  12. bel hommage à cet oncle malgré le peu de souvenirs!
    Pensées affectueuses.

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  13. je viens de le savoir par maman je te fais des bisous PHIL

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  14. C'est un hommage qui me laisse désolée, comme un rendez-vous manqué! Désolée pour lui, désolée pour toi. La vie parfois, c'est trop c... et la mort encore plus!
    Pensées amicales.

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  15. Magnifique hommage à cet oncle que tu ne connaissais pas. Tes mots sont empreints de tendresse, de sollicitude envers ce parrain dont tu ne sais rien mai qui laisse des écrits, des oeuvres qui parleront pour lui. Amicales pensées à toi et bon dernier voyage à lui, il était encore jeune..!

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  16. Moi aussi j'avais un oncle que je n'ai jamais connu et qui a été porté disparu en mer il y a bien longtemps... Il était marié et vivait en Nouvelle Calédonie... c'est tout ce que je sais de lui ! Mais je n'ai jamais oublié le visage triste de mon grand-père, lorsqu'il a appris la nouvelle !
    Pensée amicale
    Bises Philippe

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  17. Si, de là-haut, Michel te lit ..... je suis certaine qu'il apprécie ton hommage ...
    Moi, j'ai été émue ...

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  18. Très émouvant, et je ne sais que te dire moi qui ne te connait que virtuellement...en fait si Philippe, je compatis sincèrement et m'associe de tout coeur à ta peine.
    Prends bien soin de toi mon ami.

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  19. Bonjour Philippe, Je suis Érik, le fils de Michel. Je ne sais pas si tu te souviens de moi. Ton message m'a beaucoup touché. Excessivement, même. Le rappel de cette chambre décorée m'a tout à coup rappelé avec force la maison des grands-parents. Je sens encore sous mes pieds le plancher irrégulier et le lino. Je suis frappé aussi par l'évocation de cette distance et de cet éloignement manifestés par mon père. Que s'est-il passé exactement ? J'ai revu quelques membres de la famille aux obsèques. Peut-être le sais-tu. Essayons de reprendre contact. J'aurais aussi beaucoup de plaisir à t'offrir des livres ou des œuvres de ce parrain éloigné. Affectueusement, Érik

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  20. Bonsoir Érik, je me souviens de toi bien sur, je me souviens de ton père et de ta mère et, sois rassuré, ce ne sont pas de mauvais souvenirs. L'éloignement des uns et des autres est assez banal, dans l'ordre des choses. Enfant, on cherche des explications, les adultes ne répondent pas à nos questions. Adulte, nos parents ont oublié, sans doute pardonné et on s'en veut de leur poser toutes ces questions, de provoquer tant d'émotions.
    Enfant, j'ai cherché à me lier aux adultes qui m'entouraient, j'aurais aimé me tourner vers ton père. Adulte, j'ai presque oublié que nous étions liés, j'aurais simplement aimé lui dire que je ne lui en voulais pas de ne pas avoir construit ce lien. Ne reste que le regret de ne pas l'avoir connu.
    J'aurais beaucoup de plaisir à te rencontrer. Je t'embrasse, Philippe

    Si tu souhaites me contacter : philippe.bullot@gmail.com

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  21. tellement d'émotions dans ce texte, une émotion existante dans tant de familles.. comme dans la mienne
    Je reste respectueuse à te lire ... avec une espèce d'angoisse en pensant à la famille...

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    1. Merci Nanou, il y a souvent beaucoup de tendresse là où on croit percevoir de l'indifférence....

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